L'Histoire du suicide

Je cherchais un sujet historique en lien avec le suicide pour souligner les efforts de prévention. En faisant des recherches, un fait historique m’a surpris. Le suicide n’est plus un crime depuis… 1972! À peine 50 ans, et toute une évolution dans la perception sociale du suicide.

Contre la volonté de Dieu

En Nouvelle-France, le suicide était considéré comme l’un des crimes les plus odieux. Si odieux qu’il devenait une honte pour toute la famille. On le voyait comme un meurtre prémédité en plus d’une offense à la volonté de Dieu. La personne suicidée n’était pas enterrée au cimetière religieux et, par conséquent, se voyait condamnée à la damnation éternelle.

Mais la honte ne s’arrêtait pas là. À titre d’exemple, son cadavre pouvait être attaché par les pieds derrière une charrette et trainé dans la rue pour ensuite être balancé à l’eau.

Une scène de crime

Dans certaines archives de procès recueillies dans des études, on peut lire que des médecins appelés sur les lieux d’une tentative de suicide refusaient de porter assistance à la personne. Le lieu était considéré comme une scène de crime et c’est plutôt la police qu’on appelait en renfort pour arrêter la personne.

La honte d’une tentative de suicide ne suivait pas uniquement la personne en détresse, mais aussi toute sa famille. Et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle de nombreux suicides sont restés enfouis dans les secrets de famille, relégués aux oubliettes des souvenirs familiaux.

Les coroners à l’époque pouvaient déterminer si la mort était par suicide. Si c’était le cas, il devait également déterminer s’il s’agissait d’un crime ou lié à un moment de folie. Certains coroners préféraient ne pas voir le suicide pour éviter de laisser le déshonneur planer sur la famille.

Vers une dépénalisation

En moins d’un siècle, il y a eu un 180 degrés dans la perception sociale du suicide. C’est notamment avec l’arrivée des connaissances de la médecine moderne, particulièrement de la psychiatrie, que ce changement s’est opéré.

Le suicide était vu comme une atteinte à la moralité et au discours religieux, tous deux prenaient beaucoup de place jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale. Jusqu’à cette époque, le clergé catholique
joue un rôle fondamental dans la régulation sociale de la société québécoise, pour déterminer ce qui est bon ou mal.

L’effacement de l’aspect religieux

Au fil du 20e siècle, le statut privilégié de morale de la religion s’estompe pour laisser place aux experts des sciences médicales, notamment dans les cours de justice. C’est ainsi que les psychiatres deviennent ceux qui évaluent les gens qui tentent de mettre fin à leurs jours.

Si, au départ, ces experts permettaient de déterminer la peine de prison, au fil des ans, une plus grande indulgence est accordée selon les circonstances, le soutien de l’entourage, le repentir de l’accusé…

Dans le deuxième quart du 20e siècle (1925-1950), la peine de prison était encore la norme pour une tentative de suicide. Mais les peines sont plus modestes : entre une journée d’incarcération et six mois de détention.

L’expertise psychiatrique

Le discours scientifique a de plus en plus de place dans les cours de justice. Ainsi, on parle d’examen psychologique d’un accusé pour mieux comprendre le motif, la préméditation… Les examens permettent aussi de chercher dans la personnalité de l’individu la cause du comportement suicidaire. On parle ainsi de traits de personnalité ou encore des états émotifs.

À partir des années 1950, la perception change. Dans les enquêtes menant aux procès pour tentative de suicide, les détails sont de moins en moins précis concernant le passage à l’acte. Les moyens ne sont pas mentionnés. Les sentences sont prononcées rapidement, voire le lendemain.

Les individus sont soient jugés pleinement responsables de leurs comportements ou déresponsabilisés pour problèmes mentaux. Il y a alors aucune forme punitive pour le deuxième.

Changements législatifs

En 1953, le Code criminel fait passer la tentative de suicide d’acte criminel à une simple infraction punissable sur déclaration de culpabilité. Le procès évité, le comportement suicidaire est donc désormais perçu comme moins grave par le législateur.

À partir de 1963, on voit apparaître des sentences en communauté pour tentative de suicide. La peine d’incarcération disparaît. L’idée selon laquelle les individus suicidaires ont davantage besoin de support psychologique et d’intégration que d’exclusion fait de plus en plus consensus social.

La décriminalisation de la tentative de suicide en 1972 viendra en quelque sorte s’inscrire dans ce courant de changement de la philosophie pénale.

Merci à Patrice Corriveau, professeur titulaire au département de criminologie de l’Université d’Ottawa pour les références.

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